Histoire d’une rencontre : l’approche systémique au cœur d’une pratique clinique novatrice. Jacques Pluymaekers
A travers ces quelques pages se raconte l’histoire d’une rencontre dont aucun d’entre nous n’imaginait, au départ, sa richesse et ses développements novateurs.
Cette rencontre, ce sont, en fait, des histoires qui s’entrecroisent et s’entremêlent. Et comme tout écheveau bien emmêlé, il n’est guère possible d’en démêler entièrement les fils…
C’est en filigrane l’histoire des grands débats de la fin des années 60 sur la place et le rôle de la psychothérapie ou plus généralement de la psychiatrie et du travail psychosocial dans la société qui va servir de trame intellectuelle à ce qui va émerger.
C’est l’histoire très concrète d’un projet-pilote qui incarnait pour nous, jeunes cliniciens l’actualisation de nos prises de positions intellectuelles, de nos envies d’une nouvelle clinique mais aussi de nos engagements politiques et militants.
C’est aussi l’histoire de l’auteur de ces quelques pages qui ne pouvait pas savoir alors qu’il serait plus particulièrement sensible à ce qui se joue au cœur de la complexité entre les familles, les institutions et plus largement au sein même de la société.
Nos études de psychologie nous avaient quelque peu ouverts au monde de la psychiatrie, de la protection de la jeunesse et de la psychothérapie. Cette dernière se déclinait en référence à la psychanalyse et c’est dans cette épistémologie que notre formation nous orientait. En revanche, confrontés comme jeunes professionnels à la réalité de la psychiatrie et/ou de la protection de la jeunesse, nous ne pouvions que nous interroger… ! Allions-nous être complices de ce qui se passait dans ces institutions ? Une clinique analytique était-elle une réponse adéquate face à ces pratiques déshumanisantes que nous ne pouvions cautionner ?
Mobilisant les apports de nos études, nous avons réalisé que nos interrogations étaient largement influencées par le point de vue phénoménologique développé par plusieurs de nos professeurs. Que ce soit Jacques Schotte, Alphonse de Waelhens, Georges Thinès, Christian Debuyst et leurs collègues. Tous nous avaient initiés et formés à penser avec une vision plus globale de la relation que ce que l’approche psychanalytique permet. Nous ne pouvions pas ne pas prendre en compte ce qui se joue dans les relations humaines et plus spécialement dans la relation thérapeutique.
Nous ne pouvions donc pas ne pas réagir, tellement il était clair que les institutions de la psychiatrie comme celles de la protection de la jeunesse qui nous avaient engagés reléguaient plus qu’elles ne prenaient soin des personnes. La maltraitance y était d’ailleurs fréquente voir structurelle, si l’on pense aux électros-chocs, aux cures d’insuline, aux contentions, aux chambres d’isolement, aux punitions de toutes sortes… !
Etre ainsi confrontés au quotidien au peu de respect de la souffrance des patients ou des jeunes nous invitait à de vraies remises en question pour ne pas dire à la révolte ! S’ajoutait à ce quotidien, la confrontation douloureuse aux justifications des responsables pour qui il ne pouvait en être autrement. Avec ces malades ou ces jeunes que faire d’autres et s’il survient de la violence, elle s’explique…
En opposition à cette vision plus globale que nous voulions promouvoir, s’imposait à nous le monde des institutions de soins où les patients, les jeunes étaient pensés comme des objets…à réformer ! Qu’importait alors les moyens mis en œuvre s’ils favorisaient le redressement, la soumission aux normes sociales… au prix, bien évidemment du rejet et de l’exclusion!
C’est ainsi qu’avec quelques amis professionnels, nous nous sommes attelés à rêver que nous pourrions y changer quelque chose. Il nous fallait « voir autrement ». Ce qui nous avait marqué pendant nos études ne pouvait rester lettre morte !
L’année 69 et 70 furent pour moi et mes amis un véritable laboratoire d’idée où les textes de Merleau-Ponty (1), des gestaltistes( 2), du jeune Lacan(3), de Binswanger(4), de Maldiney(5) comme les cours d’Alphonse de Waelhens(6), de Jacques Schotte (7) , de Christian Debuyst (8), de Georges Thinès (9) ou les séminaires de sémantique générale de Korsybski ont bouleversé non seulement ce que je pensais ou nous pensions mais la manière dont pouvait s’envisager le travail clinique et psychothérapeutique.
Par ailleurs, un de ces amis d’études à Louvain, Jean-Marc Guillerme était parti faire son doctorat de psychologie au Québec. Il nous transmettait ses découvertes : celle du développement de la thérapie familiale avec Jacqueline Prudhomme, celle de la naissance des centres locaux de services communautaires (CLSC).
Avec un autre ami d’enfance devenu avocat, Michel Graindorge, les maltraitances institutionnelles très fréquentes dans les « homes pour enfants » nous révoltaient. A son initiative et avec le soutien médiatique de l’hebdomadaire belge « Pourquoi pas » s’était alors organisé en 1970 sous la forme d’une commission publique d’enquête à l’Université de Bruxelles une confrontation très virulente entre des victimes de ces institutions et les « bien-pensants » responsables de l’action sociale, de la justice ou des politiques de santé. Tous estimaient qu’il n’y avait rien à dénoncer. Et la plupart des plaintes auprès des procureurs se trouvaient classées sans suite !
J’avais aussi l’aide et le soutien de Jean Vermeylen, fondateur en 1960 du premier service de santé mentale sectorisé de Bruxelles, crée sur le modèle du XIII arrondissement de Paris fondé par Philippe Paumelle avec le concours de Serge Lebovici et de Réné Diatkine.
Impossible évidemment de préciser aujourd'hui ce qui dans ces interactions entre moi, ces aspects phénoménologiques, ce que je vivais en institution, ce qui venait du Québec ou de France, ce qui a été prépondérant. Est‑ce d'avoir changé ma façon de voir et de penser qui m'a amené à élaborer une autre pratique ? Est‑ce d'avoir été confronté à la nécessité de faire autrement qui m'a fait exploiter dans le concret ce qui s'était joué pour moi dans ma façon de penser ? Peu importe, c’est aussi à ce moment que sont publiés des livres révolutionnaires à l’époque et qui vont nous marquer …nous ne sommes pas les seuls à croire qu’il faut changer ces pratiques et innover en ne craignant pas « se mouiller » avec la folie ou la déviance. « Asiles » d’Erving Goffman sort en français en 1968 (10) ; Psychiatrie et antipsychiatrie de David Cooper est traduit en 1970 (11) ; « La dimension cachée » d’E.Hall en 1971 (12). Jacques Hochmann, après quelques mois de stage à Palo-Alto, publie en 1967 un article « La psychothérapie familiale : une arme nouvelle pour la sociopsychiatrie. Il développera ces idées dans un livre paru en 1971 « Pour une psychiatrie communautaire » (13) nous livrant dans son annexe un résumé du livre de Paul Watzlawick « Pragmatics of Human Communication » paru aux Etats-Unis en 1967 (14). Ce résumé reprenait entre autres les premiers concept développés par Gregory Bateson. J’avais eu l’occasion de les étudier dans le recueil « Merleau-Ponty à la Sorbonne » publié en 1951 dans le tome V et republié en 1964 . Deux de ces cours développaient les concepts de Bateson sous le nom de Margaret Mead. Maurice Merleau-Ponty, pour illustrer que la psychologie de l’enfant ne pouvait que s’inscrire dans les relations avec l’adulte (15) s’appuie sur les recherches de Margaret Mead. Celle-ci décrit comment ces relations peuvent s’organiser : relation symétrique, complémentaire et réciproque, dit-elle reprenant ce que son collègue chercheur et futur mari Gregory Bateson avait modélisé. (16). Dans un autre cours « Méthode en psychologie de l’enfant » (17), Merleau-Ponty reprend ces différents types de relations formulés par Bateson et insiste sur le fait qu’on ne peut concevoir une psychologie de l’enfant qui décrirait la nature de l’enfant (comme si c’était un objet). Il parlera alors de cette relation comme d’un enveloppement réciproque où, dira-t-il dans son cours « l’enfant vu par l’adulte » (18) il n’existe pas d’observation pure, toute observation est déjà une intervention. Il conclut, en généralisant cela aux rapports entre théorie et pratique. « Ces rapports ne sont pas de dépendance linéaire mais circulaire ». Et plus loin, il dira : « ce rapport circulaire même s’il implique un danger d’illusion ne peut être évité » (19). Langage de seconde cybernétique avant la lettre.
Toujours est‑il qu'en 1970, il est clair pour moi qu'il faut développer sur le terrain thérapeutique et psychosocial une autre pratique. Ce sera le début d'un projet-pilote clinique mais aussi politique. Il se concrétisera dans la création d’un centre de crise dans l’un des quartiers les plus défavorisés de Bruxelles : « La Gerbe ». J’en serai l’animateur et le responsable, partageant avec les quelques amis professionnels l’enthousiasme de mettre nos compétences au service des habitants de ce quartier.
Pilote parce qu’il se fondait d’abord sur ce « voir autrement » que nous apportait une lecture phénoménologique et systémique mettant en exergue l’importance de ne pas réduire les difficultés à l’individu ou à l’intrapsychique mais au contraire de les recontextualiser.
Pilote ensuite parce qu’il privilégiait l’insertion dans la communauté, dans la quartier de telle façon qu’il y ait une réelle disponibilité des soins pour ceux qui en avaient besoin. Il était aussi important que ce soit au sein même de la communauté que s’élaborent des solutions diminuant ainsi le recours aux formes d’exclusion.
Pilote aussi dans la mesure où il s’agissait de développer une vision globale où l’humain est essentiel, vision opposée aux logiques de spécialisation qui laissent croire que la science a réponse à tout.
Le premier texte (20) développant ce projet-pilote insistera beaucoup sur ces logiques de spécialisation qui sérient les problèmes et les acteurs. Elles empêchent une vision plus globale et favorisent une position de retrait de tous face au malade ou au déviant. L’important pour moi est alors d’être au plus proche de ce que vivent les habitants du quartier lorsqu’ils se trouvent confrontés à des difficultés avec un de leurs proches, avec l’école, avec l’hôpital, avec la police ou les services sociaux. Il s’agissait de créer des contextes où les habitants pouvaient prendre leur responsabilité, la partager, utiliser notre compétence si nécessaire et ainsi éviter de s’en remettre trop facilement au spécialiste .
L’approche systémique et ses concepts forment l’axe directeur des interventions. Comme les demandes viennent encore sous la forme individuelle, c’est à l’équipe de voir comment les recontextualiser. Se développent pour répondre à cet objectif les pratiques de réseau et les propositions d’impliquer l’environnement que ce soit la famille ou les familles, la bande d’adolescents, les habitants de l’immeuble, les usagers du parc voisin, de la crêche ou des écoles du quartier,…
Avec les collègues, nous allons recevoir de nombreuses familles, développer nombre de projets communautaires …et beaucoup nous réunir pour partager nos expériences, vérifier le bien-fondé de nos nouvelles pratiques, améliorer la qualité de nos entretiens familiaux et de réseau en les filmant en vidéo. (21)
Une « logique de la communication » de Paul Watzlawick , traduit en français en 1972 donnera une référence commune à l’équipe. Vient aussi de paraître en français « Thérapie de couple et de la famille » de Virginia Satir (22).
Très vite, nous demanderons à Siegi Hirsch de superviser l’équipe. Il nous apportera la richesse de son expérience, sa connaissance du travail de Salvator Minuchin avec familles pauvres.
Jean Marc Guillerme avait continué régulièrement de nous informer des développements de la thérapie familiale au Québec. Quand il rentre en France en 1973, il crée en Bretagne un centre de formation à la thérapie familiale « An Oriant » Il me permettra de rencontrer entre autres Jacqueline Prudhomme (23) qui m’initiera à sa façon de travailler très proche de Virginia Satir.
Mais le plus riche et le plus formateur pour moi sera que très vite l’expérience de la Gerbe sera connue et mise en valeur par des invitations en France et au Québec. En France, c’est le centre de recherches de l’Education Surveillée à Vaucresson qui souhaite découvrir notre expérience. L’équipe de ce centre dirigé par Jacques Sélosse est très dynamique. Elle cherche de nouvelles voies pour le travail avec les jeunes délinquants. Je travaillerai beaucoup avec eux au moment même où Siegi Hirsch (24) y est invité pour présenter son expérience hollandaise et commencer en mars 1973 les groupes émotionnels didactiques qui formeront à la thérapie familiale Pierre Segond et ses collègues.
Au Québec, c’est un ami de Christian Debuyst, Raymond Jost qui m’invite pour partager mon expérience et celles des Bureaux Consultation Jeunesse qu’il vient de mettre en place à partir du centre de Boscoville.
En Belgique aussi, l’expérience et la pratique clinique de la Gerbe est très suivie par les ministères de la Justice et de la Culture comme par le ministère de la Santé .
Ces invitations et la nécessité de modéliser notre action de prévention et de soins dans la communauté m’a donné le gout de transmettre et c’est tout naturellement alors que j’accepterai d’être, en cheville avec ma pratique clinique, formateur à l’approche systémique et au travail avec les familles auprès d’éducateurs et de travailleurs sociaux. Je ferai une première synthèse de ces expériences de formation dans un article paru dans la revue Thérapie Familiale. (25)
Il y est décrit comment, dans le processus thérapeutique, action et réflexion s’articulent, s’interpellent dans une logique circulaire. Il ne s’agit plus de chercher linéairement la cause pour traiter ni de programmer tel ou tel effet… ! Il est question de vivre une rencontre totalement singulière dans laquelle surgit du neuf, s'invente du réel, se crée une distance non distante, émerge de la différence...En découlent des attitudes essentielles au thérapeute. Celui-ci devra non seulement comprendre la fonction des dysfonctionnements familiaux ou institutionnels mais contribuer à ce que se créent des contextes où le changement peut apparaître, en acceptant d’en vivre l’incertitude.
Il devra aussi développer sa capacité à être au cœur même de la rencontre avec son corps autant qu’avec ses compétences. C’est crucial car l'immédiateté avec laquelle nous réagissons ‑ avant même que j'aie dit (verbalement), j'ai dit (non verbalement), fait de nos actions en retour, de nos réactions, de véritables ré-flexions. Nous nous renvoyons automatiquement ce que nous émettons‑recevons. C’est dans cette implication que se crée ce que de Waelhens appellera une distance non distante où émerge la différence. Dans cet hic et nunc de la thérapie, comme dans la formation ou dans les rencontres menées dans le projet socio-politique de la Gerbe, tout à coup quelque chose bouge, sans qu’on puisse vraiment en préciser les ressorts praxiques.
Après ces premières années, le travail avec les familles et la communauté du quartier se fait dans de bonnes conditions. La Gerbe est à la fois une équipe d’animation communautaire reconnue par le ministère de la Culture, le première expérience belge d’aide en milieu ouvert pour les jeunes et leur famille soutenue par la protection de la jeunesse (26) et sous le statut d’un dispensaire d’hygiène mentale pour enfants et adultes subsidié par le ministère de la santé le troisième secteur psychiatrique de Belgique après celui de Jean Vermeylen à Anderlecht et celui d’Ixelles.
Je suis avec l’équipe de la Gerbe très impliqué dans les négociations avec le ministère de la santé pour qu’une loi développe explicitement la création de secteurs psychiatriques un peu comme la France l’avait fait en 1960. Le débat se concentrait sur la question de savoir si ces nouvelles institutions devaient être organisées, comme en France, par les responsables d’hôpitaux psychiatriques et donc sous leur dépendance. Le ministère de la santé, spécialement Monsieur Colémont et les professionnels du terrain travaillant dans la communauté préconisaient au contraire que les pouvoirs organisateurs de ces nouveaux Centres de santé mentale, comme ils s’appelleront, soient des organismes privés ou publics sans lien avec les hôpitaux. La crainte était en effet que, sous la dépendance des hôpitaux psychiatriques ces nouveaux services soient l’antichambre de ceux-ci et ne répondent en rien au trop grand nombre d’hospitalisations… et aux besoins des habitants d’un secteur ! Il était aussi à craindre que le travail de proximité avec les familles et la communauté tel que nous l’avions développé à La Gerbe ne soit plus possible à partir d’hôpitaux psychiatriques peu insérés dans les territoires et encore mal perçus par la plupart des familles. Le décret instituant les services de santé mentale en Belgique voté en mars 1975 interdira qu’ils soient l’émanation d’hôpitaux psychiatriques.
En septembre 1974, Mony Elkaïm ayant terminé sa spécialisation en psychiatrie rentre des Etats-Unis. Il ne connaît pas la Gerbe et son insertion dans un des quartiers les plus défavorisés de Bruxelles mais sans le savoir nous avons un ami commun : Michel Graindorge, l’avocat avec qui j’avais travaillé en 1970 à cette étonnante Commission publique d’enquête sur la maltraitance dans les institutions. C’est par son intermédiaire que nous nous rencontrons. Une longue amitié commence tant sur le plan concret des projets que nous mènerons ensemble que sur le plan du partage de ce qui nous a marqués intellectuellement et affectivement. Comme toute amitié, à coté des moments (les plus nombreux) d’enthousiasme pour ce qui nous tenait le plus à coeur, nous avons parfois vécu des différents mais notre amitié est toujours là …et les ans passent !
Mony viendra étoffer l’équipe de la Gerbe que je dirige. Ses expériences du Sud du Bronx et ce qu’il a pu vivre en direct aux Etats-Unis avec les fondateurs de la thérapie familiale nous sont retransmis avec la richesse et la clarté propre à Mony. Cela permettra à l’équipe d’amplifier le travail avec les familles et les pratiques de réseaux.
C’est aussi pour moi et pour l’équipe un moment fécond où se multiplient les rencontres avec les cliniciens qui, comme nous, développaient le travail avec les familles que ce soit sous forme de thérapie familiale ou dans le domaine plus spécifique qui était le mien de l’aide contrainte, comme elle sera désignée plus tard.
Avoir une vision plus globale, en psychiatrie comme en protection de la jeunesse, c’était intégrer non seulement les familles mais l’environnement social et judiciaire. C’était « sur ordre » des juges ou du social que les soins se dispensaient.
Dans un premier temps, ma réflexion m’a conduit à faire une lecture systémique de ce qui se jouait dans ces relations entre le social, le thérapeutique et la justice. Elle permettait de comprendre comment s’instaurait, au delà des programmes officiels sériant les rôles et fonctions de chacun, un jeu relationnel très spécifique entre mandant (juge ou autorité sociale), mandataire (équipe psychosociale) et famille en difficulté. Dans ce jeu, des règles implicites dictaient aux uns et aux autres une manière d’entrer en relation amplifiant le « paradoxe institutionnel » où le professionnel est « qualifié » par le mandat donné par le juge et implicitement disqualifié par ce même juge auprès des jeunes et des familles par le fait même que s’impose à la famille de vouloir cette aide ! (27). La famille et le jeune sont alors réduit à être l’ « objet du mandat » pris qu’ils sont dans une double contrainte très subtile cachant sa dimension paradoxale. En suivant ce fil conducteur, Guy Hardy (28), développera à partir de sa clinique de l’aide contrainte une description très élaborée de ces enjeux et la manière d’y faire face pour travailler dans ces contextes. Implicitement, dira-t-il, l’injonction conjuguée des intervenants sera : « Je veux que tu veuilles changer et pour cela, je veux que tu veuilles de l’aide ! ». La famille ou le jeune sont alors dans la double-contrainte ? Ne pouvant ne pas réagir, ils doivent développer des stratégies. Elles seront soit de refus ou de repli, soit d’adhésion ou mieux encore d’adhésion « stratégique » où l’on feint de vouloir cette aide. . Il ajoutera que souvent il s’agit d’aider le jeune à sortir d’un problème que nous disons qu’il a et qu’il ne reconnaît pas !
Parallèlement, mon insertion de clinicien dans les institutions d’hébergement en psychiatrie et en protection de la jeunesse m’avait sensibilisé à ce qui se jouait entre les différents protagonistes des institutions (soignants, éducateurs, résidents et famille) dans le quotidien institutionnel. J’ai alors mis en place une méthodologie basée sur l’enregistrement vidéo de ce quotidien (repas, réunion, lever, coucher, activités récréatives,…). Il s’agissait en revisionnant ces vidéos de découvrir comment à l’arrière-plan de ces moments perçus comme de la routine se jouaient au niveau relationnel des règles implicites. Celles-ci géraient le décalage voire les contradictions entre les programmes officiels et la réalité. On y voyait comment éducateurs comme résidents étaient à la fois agis par ces règles et comment ils les agissaient en retour régulant ainsi de façon très pointue le fonctionnement du système et… ses dysfonctionnements, ce qui pouvait créer pas mal de souffrance ! Ces règles implicites dans le quotidien institutionnel n’ont de cesse d’être redondantes et d’instaurer des consensus parfois très rigides auxquels tous les membres d’un système vont participer. Notre travail d’intervenant consiste à les assouplir alors que souvent l’intervenant tente de changer linéairement le programme officiel, pensant que cela irait mieux mais oubliant la force de ces règles implicites.
Ce travail de recherche a montré tout son intérêt pour les éducateurs comme pour tous les professionnels responsables du « quotidien ». Décoder les règles implicites, c’est évidemment se mettre en capacité d’élaborer des stratégies non classiques favorisant la création de contextes où le changement peut advenir.
Avoir une lecture systémique de ce qui se passe, s’interroger sur la fonction des événements, faire une hypothèse et ouvrir les possibles rend créatives les démarches éducatives et le plaisir de voir évoluer des problématiques qui semblaient ne pouvoir que se répéter. (29)
Confronté aux situations cliniques de familles « multiproblèmes », et à l’impuissance répétée des intervenants, j’ai réfléchi à nouveau aux jeux et enjeux des relations entre le social, le thérapeutique et le judiciaire, convaincu que dans ces grands systèmes s’initiaient aussi des règles implicites qui, décodées pouvaient faire percevoir combien nos interventions classiques ancrées dans une pensée linéaire qui se veut réparatrice ne faisait en fait que renforcer les positions des uns et des autres pour finalement s’avérer souvent contre-productives. Elles contribuent à maintenir les comportements symptomatiques voire elles les rendent impérativement « nécessaires ».
C’est l’histoire de ce jeune de 17 ans, placé en institution par le juge. Amoureux d’une jeune placée aussi par un juge, ils décident de faire un enfant certains que les juges leur permettront de s’installer comme couple…et de ne plus être « enfants du juge ». C’est ce qui se passe mais, pour le jeune, s’installe l’idée que rendre enceinte des adolescentes leur permet d’échapper aux griffes de l’institution… Successivement, en quelques années il deviendra père de neuf enfants tous nés de relation avec des adolescentes placées en institution. A chaque fois, il vivra la première année avec les mères. Il a un bon boulot, une maison et il est accueillant …A chaque séparation, un juge interviendra pour ces bébés car les mères ne semblent pas en mesure de les élever. Ils seront tous placés…Mais comme les dossiers sont ouverts au nom des mères, jamais les juges et les services sociaux ne se questionneront sur ce qui se jouait dans cette situation où, d’un coté le père persuadé de faire « son devoir » sauvait des griffes de la justice ces adolescentes et de l’autre des services sociaux et judiciaires qui, eux aussi accomplissaient leur « devoir de protection» sans réaliser comment ils étaient agis et agissaient la problématique, contribuant à ce que les choses se répètent !
A relire les trajectoires de patients de psychiatrie, de détenus, de jeunes majeurs en difficulté, on ne peut qu’être interpellés par la succession des mesures d’aide et de contraintes prises parfois depuis la petite enfance qui n’ont fait que maintenir la problématique comme si les intervenants se transmettaient une lecture de la situation qui se caractérise par « faire plus de la même chose ». Il en est de même quand, nouvel intervenant dans une situation, il apparaît très vite que cette famille est suivie par une dizaine -parfois plus- de services sociaux, thérapeutiques et judiciaires.
La aussi, émergent des règles implicites qui vont s’imposer aux travailleurs psychosociaux comme aux juges sous le couvert de consensus. Souvent, à l’occasion de réunions de concertation, les consensus qui se créent seront des collusions contre l’un ou l’autre des acteurs interdisant de voir la compétence des familles ou celle des intervenants. Développant ce modèle de lecture systémique et sa méthodologie, je l’ai nommé « lecture systémique de l’interinstitutionnel »(30, 31).
Sur le terrain de la politique de la santé, le travail de réflexion avec les acteurs de terrain et les représentants des ministères se poursuit. L’équipe de la Gerbe à l’initiative de Mony Elkaim organisera dans le quartier même cet événement majeur qu’a été le colloque de janvier 1975 « Alternative à la psychiatrie ». Comme l’écrit Mony dans la présentation du livre 10/18 retraçant ces journées et la constitution du Réseau international-Alternative à la psychiatrie : « le succès de cette rencontre dépassera l’espérance des organisateurs…(tous) insistèrent sur la nécessité de ne pas s’en tenir à une critique du système psychiatrique …(mais) de mener la lutte contre les processus de marginalisation à l’œuvre dans la famille, l’école, les lieux de travail, etc… » (32)
Il n’y a pas de doute que la richesse des débats de ces journées a conforté les responsables de la politique de santé publique dans l’idée qu’il fallait reconnaître l’exigence que s’instaure une réelle proximité entre les habitants d’un secteur et les professionnels de la santé mentale. Pour nous qui militions dans ce sens, il fallait que l’arrêté royal décidant la création d’équipe de santé mentale positionne clairement l’autonomie de celles-ci par rapport à l’hôpital psychiatrique. Ce sera chose faite, comme nous l’avons noté, en mars 1975. L’équipe de La gerbe travaillant déjà sur un territoire délimité deviendra donc « centre de santé mentale » sans lien structurel avec l’hôpital.
Parallèlement aux opportunités que la croissance du Réseau-alternative à la psychiatrie nous donnera, se développent des amitiés et des échanges qui ont été pour l ‘équipe de La Gerbe autant que pour moi un vrai ferment pour rendre notre clinique plus novatrice, plus engagée et plus critique. Nous partagerons nos façons de recevoir les familles découvrant les richesses de ces différentes cliniques, celles de Luigi Cancrini, de Luigi Onnis, de l’équipe de Maurizio Andolfi, de Sylvana Montagano. Nous serons aussi très sensibles aux pratiques de réseaux que Giavonni Jervis et Yvonne Bonner animaient à Reggio Emilia et aux prises de positions politiques de Franco Basaglia, de Robert Castel. Il ne faut pas que j’oublie les apports critiques mais stimulants de Félix Guattari et de David Cooper.
Par ailleurs se poursuit pour moi la réflexion sur les pratiques de réseaux de quartier et le travail social en protection de la jeunesse. Ce seront les rencontres très enrichissantes avec l’équipe du secteur infanto-juvenile de Villeurbanne (Lyon) dirigée par Jacques Hochman et Francis Maqueda qui expérimentent une psychiatrie communautaire. Ce sera le partage des pratiques de prévention dans le quartier défavorisé « centre sud » de Montréal. Le centre de recherches de l ‘éducation surveillée de Vaucresson qui m’invite à donner des formations reste aussi pour moi un lieu d’échanges et d’élaboration de nos pratiques. Elles s’enrichiront des premiers articles de Guy Ausloos publiés dans les annales de Vaucresson. Nous nous étions rencontrés à Lausanne au début des années 70 partageant tous deux l’importance de travailler avec les familles…ce qui, à cette époque, n’allait pas de soi !
Pour moi, l’histoire de La Gerbe, ces rencontres, ces amitiés ont été le creuset d’une clinique systémique qui a pu se réfléchir, se modéliser et se transmettre. Je serai ainsi à l’initiative dès 1981 de cycle de formation à l’approche systémique et à la thérapie familiale dans l’enseignement supérieur social à Namur et fondateur de l’association Réseau et Famille à Montpellier qui depuis organisent chaque année des cycles de formation longue de 3 ans et maintenant 4 ans.
Cela le sera aussi à travers l’Institut d’Etudes de la Famille et des Systèmes Humains de Bruxelles. Mony Elkaim le créera en 1979. Il sera le support de la revue « Les cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux » mais surtout des congrès que nous organiserons dans les années 80 à Bruxelles. Ces congrès seront des espaces extraordinaires de débats, d’échanges sur l’approche systémique et la thérapie familiale. C’est donc tout naturellement que nous avons voulu que le travail de réflexion et d’échange se poursuive, ponctué par ces congrès . Ce fut la création d’un réseau international de thérapeutes familiaux que Mony coordonnera et dont je serai la cheville ouvrière. EFTA est en gestation et c’est en 1990 que ce réseau se structurera en association internationale sans but lucratif.
C’est dans ce contexte de rencontres passionnantes, d‘échanges sur nos pratiques, de partage et d’amitié que chacun, à son rythme et en fonction de sa clinique, développera des concepts novateurs, des méthodologies efficientes, des pratiques originales qu’EFTA et ses congrès mettront en valeur.
Pour ma part, ce sera le plaisir de voir le développement des recherches sur l’aide contrainte, tout spécialement celles de Guy Hardy dans le travail social et de Thierry Darnaud (33) dans la prise en charge des personnes agées. Dans un autre registre, le génogramme paysager, que j’ai crée avec Chantal Hanquet pour travailler l’histoire familiale a montré sa richesse dans le travail sur les émotions en thérapie, en intervention et en formation. (34)
Pour conclure ces quelques lignes, il semble qu’aujourd’hui nous nous trouvons de plus en plus confrontés à nouveau à ces logiques de spécialisation. Elles semblent répondre , comme hier, plus aux intérêts financiers et gestionnaires qu’aux besoins des personnes en difficulté que ce soit au niveau psychosocial ou de santé mentale. Il est donc crucial que notre pratique systémique et la thérapie familiale s’imposent pour sauvegarder un équilibre entre l’humain et les logiques réductrices de spécialisation.
Bibliographie
1. Merleau-Ponty M. Résumé de ses cours établi par des étudiants et approuvé par lui même (1964) Tome XVIII
2. Elle m’est enseignée par les professeurs G. de Montpellier et G.Thinès à l’UCL
3. Lacan J. Les complexes familiaux dans la formation de l’individu (1938) Encyclopédie Française, réédité en 2001 dans Autres écrits Le Seuil
4. Binswanger L. Le rêve et l’existence traduction française (1954) Desclée de Brouwer, Paris,
5. Maldiney H. Ses conférences à Louvain en 1968-69
6. De Waelhens A. Ses cours de 1965 et Existence et signification, (1958) Nauwelaerts Louvain.
7. Schotte J. Ses cours reçus à l’UCL en 1965 et 66 et Vers l’anthropopsychiatrie (2008) Ed. Hermann
8. Debuyst Ch. Ses cours et Modèle éthologique et criminologique (1985) Mardaga Liège
9. Thinès G. Ses cours et Phénoménologie et science du compotement (1977)Mardaga Liège ; Existence et subjectivité Ed université de Bruxelles (1991)
10. Goffman E. Asiles (1968) Ed. minuit Paris
11. Cooper D. Psychiatrie et antipsychiatrie (1970) le Seuil Paris
12. Hall E. La dimension cachée (1971) Le Seuil Paris
13. Hochmann J. La psychothérapie familiale. Une arme nouvelle pour la sociopsychiatrie in L’information psychiatrique Novembre 1967 N°7
Hochmann J. Pour une psychiatrie communautaire (1971) Le Seuil Paris
14. Watzlawick P. Une logique de la communication (1972)
15. Merleau-Ponty M. Résumé de ses cours établi par des étudiants et approuvé par lui même (1964) Tome XVIII . pg 260
16. Idem. pgs 120 et 334
17. Idem. pg 109
18. Idem. pg 260
19. Idem. pgs 334 et 119
20. Ce texte qui avait été écrit en 1970 pour présenter le projet-pilote aux autorités de la commune et des ministères sera publié en 1974 dans la revue Mosaïque N° 19 sous le titre « Insertion et Secteur ».
21. Pluymaekers J. Réseaux et pratiques de quartier in Les pratiques de réseau (1987) ESF. Paris
Pluymaekers J. Aussi gros que les montagnes de la gerbe in revue Connexions
22. Satir V. Thérapie de couple et de famille (1971) EPI Paris
23. Ausloos G. In memoriam Jacqueline Prud’Homme (2015) in Thérapie familiale Vol. 36 n° 1
24. Fossion P, Rejas M.C. Siegi hirsh : au coeur des thérapies (2001) Eres Ramonville
25. Pluymaekers J. Agir et réfléchir…à l’infini. : la formation à l’approche systémique in Thérapie familiale 1986 vol 7 N°2
26. Pluymaekers J. Voies nouvelles de prévention (1974) Centre d’étude de la délinquance juvénile ULB
27. Pluymaekers J. Familles, institutions et approche systémique (1989) ESF Paris chapitre 10 « Le mandat et la circulation des secrets »
28. Hardy G. S’il te plait, ne m’aide pas ( 2001,2012) Eres Ramonville
29. Pluymaekers J. Familles, institutions et approche systémique (1989) ESF Paris chapitre 6 « Lecture systémique et quotidien institutionnel »
30. Pluymaekers J. « La justice, le social et le thérapeutique face à la maltraitance » (1999) ed. Khartala Paris
31. Pluymaekers Jacques: Traiter la maltraitance: une remise en question, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseau, 1997 n°17, éd.De Boeck Paris-Bruxelles
32. Elkaïm Mony Réseau-Alternative à la psychiatrie (1977) Collection 10/18 N°1175 Union générale des éditeurs. Paris (pgs 7-8)
33. Darnaud T. l’entrée en maison de retraite (1999,2007) ESF Paris
34. Pluymaekers J, Hanquet Ch. Richesse du génogramme paysager : histoire familiale et actualisation psychodramatique in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux (2000) N° 25 Ed. de Boeck Paris-Bruxelles