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Violence et changement : la nécessité d'une approche systémique Marie-Noëlle SARGET

Violence et changement : la nécessité d'une approche systémique Marie-Noëlle SARGET

À propos de cette ressource

-e-mail : sarget@atacama.ehess.fr

Tout d'abord, je voudrais dire que le thème qui fait l'objetde cet exposé est si vaste et si complexe que je ne peux prétendre qu'àdéfricher un peu quelques aspects de la question.

Il est clair qu'il peut y avoir d'autres causes à laviolence que le changement, et que seuls certains types de changemententraînent la violence. Analyser les relations entre changement et violencesuppose donc une définition des types de changement et des types de violenceimpliqués.

La violence est toujours un processus interactif entre deuxentités individuelle ou collective, ou plus ; elle peut être analysée comme unsystème de relations entre des sous-systèmes, et intéresse à ce titre lasystémique.

J'essaierai donc dans cet exposé

1/ De préciser la nature des changements et des actes deviolences pouvant entrer en interaction

2/ De mettre en évidence la nécessité d'une approchesystémique, à la fois analytique et thérapeutique de ces processus, dansdifférents domaines (psychologie, politique, banlieues...).

 

1 - Changement et violence

Au premier abord, la question qui fait l'objet de cesjournées paraît réductrice et mal posée : il est en effet possible de laretourner : Est-ce le changement, ou, au contraire, l'absence de changement,qui peut entraîner la violence ?

Il n'est pas possible de répondre à cette question tant quel'on en reste à des abstractions ou à des généralités : celà dépend des cas !

En effet, tout dépend de quel changement il s'agit. Demultiples changements sont positifs pour ceux qui les subissent, et bienacceptés. D'autres sont négatifs, et peuvent être ressentis comme uneagression. Tout changement requiert une adaptation, ce qui peut entraîner unstress, un effort, une difficulté. Il est une perturbation, pouvant donc, danscertains cas déboucher sur la violence. Ce stress peut être observé même en casde changement positif pour les intéressés.

De même, possibilité de distinguer des types de violence,selon ses causes, ses manifestations et ses buts. On peut distinguer, parexemple, différents types de violence suivant ses buts, plus ou moins"altruistes": elle peut être utilisée pour défendre ses propresdroits, une noble cause, ou pour commettre un acte sadique. On peut aussidistinguer l'expression de la violence selon le domaine ou elle se situe:

dans les rapports entre individus, son étude relève de lapsychologie

dans les rapports entre les groupes sociaux, elle relève dela sociologie

dans les rapports entre états, elle relève de la sciencepolitique. Ces différents types de violence présentent des points communs, maisaussi des différences qui peuvent susciter la réflexion: par exemple, laviolence est-elle aussi , en politique, une pulsion non contrôlée ?

Il semble que la violence individuelle ou collective serapproche de la pulsion dans le cas où elle est causée par un changement dansle contrôle social , permettant la libération de pulsions jusque là réprimées

- réduction du contrôle social ( anomie : absence de règles): cas des jeunes français, anglais ou allemands à l'étranger ; jeunes desbanlieues par rapport aux jeunes des villages d'antan ; lieux clos où peuts'exercer librement sur des gens sans défense le sadisme de petits-chefs parailleurs excellents pères de famille : écoles, prisons, hopitaux, camps deconcentration, etc...

- transformation du contrôle social : lorsque de nouvellesnormes autorisent, toujours au nom d'une cause supérieure à l'individu, desactes de violence, au nom de principes ou de groupes d'appartenance tels que laReligion, la raison d'Etat, la Patrie, le Parti, la Famille, etc. Le processusest pervers, parce que les leaders utilisent d'une certaine manière laconscience morale ou professionnelle des individus pour leur faire commettredes actes qu'ils ne commettraient pas spontanément : cas typiques d'Eichman oude Papon, mais aussi des SS, du KGB, ou du PC chinois, et des tortionnaires detout poil. C'est le cas également de la guerre. Chacun dira ne se plier à cetteregrettable obligation que par devoir... La violence reste alors contenue dansles limites de la nouvelle régulation.

- cas mixtes, où à la fois relâchement et transformation ducontrôle social : cas des guerres civiles du Liban, Bosnie, Kosovo, guerresafricaines, ou situation du type de celle que décrit Taslima Nasreen dans sonlivre Najja : le devoir est désormais de lutter contre l'autre - l'ancienvoisin ou ami de religion ou d'ethnie différente - devenu l'ennemi à abattre.Mais le relâchement du contrôle de l'Etat comme de l'armée sur ses proprespartisans libère en même temps les pires instincts : vols, incendies, viols,assassinats, tortures sauvages deviennent monnaie courante.

 

Il semble par ailleurs que la violence s'observe surtout encas de changement ressenti comme négatif : Une perte d'une situation favorableou d'un avantage que l'on croyait acquis entraînera souvent la violence, quipeut alors avoir plusieurs sens :

une tentative pour récupérer par la force ce qui a été perdu

un châtiment des présumés coupables de cette perte, qui peutse retourner contre la victime elle-même : un homme abandonné par la femmequ'il aime peut chercher à la tuer, tuer son nouveau partenaire, mais aussi sesuicider... Dans certains cas, les comportements racistes peuvent s'expliquerainsi par la crainte de perdre une position dominante.

Par ailleurs, une situation ressentie comme mauvaise etcondamnant la victime à une situation de non changement, de non évolution, peutentraîner une explosion de violence due à l'accumulation des frustrations, àune violence-désespoir, qui pourra alterner avec des phases d'abattement :

- cas des prisons

- cas des jeunes des banlieues enfermés dans leur condition,le chômage, etc.

- cas des personnes sachant mal communiquer oumarginalisées, et donc ne pouvant obtenir les changements souhaités.

- cas des femmes, avant, quasiment obligées par l'absence dedivorce d'empoisonner leur mari si elles ne voulaient plus vivre avec lui ...

La même situation pourra entraîner une violence-stratégie,c'est à dire une violence calculée, dans le but de modifier une situation parla force, soit pour rectifier une situation vécue comme injuste, soit pourconquérir un nouvel avantage : cas observés dans les rapports de forcepolitique d'ordre interne ou externe

- terrorisme/répression politique

- guerres de conquête Là, il ne s'agit plus d'un changemententraînant la violence, mais d'utiliser la violence pour obtenir un changement.La violence-désespoir peut d'ailleurs aboutir aux mêmes résultats que laviolence-stratégie , et parfois plus rapidement : cas des voitures volées àBrunoy, ou de l'intifada des palestiniens.

Autrement dit, la violence peut viser à défendre,effectivement, l'équilibre d'un système jugé favorable contre une agression,mais aussi à modifier par une agression l'équilibre d'un système jugédéfavorable ; la violence témoigne alors des rapports de force existant entreles individus et les groupes, et d'une perte de légitimité et/ou de pouvoir derépression de l'ordre établi. 2 - La nécessité d'une approche systémique

Car la violence n'est qu'un moment dans des processusd'interaction complexes.

 

1- Complexité de la violence en psychologie, où elle sedéfinit comme une pulsion non contrôlée. Mais cette pulsion est ambivalente, etpas seulement négative : l'incapacité de la violence entraîne l'incapacité dese défendre, de satisfaire ses désirs contre ceux des autres, et conduit à laneurasthénie. Dans certains contextes, la violence a pour fonction de permettreà la personne ou au groupe de s'affirmer, d'exister : c'est le cas des jeunesnoirs des banlieues qui mettent à fond leur musique dans les lieux publics, destaggeurs. Exemple du Liban où le fait de pouvoir répondre à la violence reçueaurait limité les dégâts psychologiques par rapport au cas du Chili, où lagauche n'avait pas les moyens de riposter.

Complexité des situations : cas de Jackie : fascinée par laforce et la violence d' hommes qui se révèlent toujours par la suite violentsenvers elle. La même violence la terrorise quand elle se retourne contre elle,à la suite de ses provocations verbales. Le psy dira qu'elle est attirée par lefait que ces hommes extériorisent leur violence, alors qu'elle-même n'yparvient pas.

Une grande partie des cas individuels de violence montrentqu'elle est le fait d'individus ayant eux-même souffert de violence et lareproduisant. Celui qui a été élevé dans un climat de violence a tendance à lareproduire sans cesse autour de lui. Cas où l'amour a besoin de la violencephysique pour s'exprimer (gifles à un enfant, par exemple ; idée de "quiaime bien châtie bien"). Le comportement sado-masochiste de l'adulteserait dû à des sévices physiques sur l'enfant.

 

2 - Même complexité dans le cas de la violence politique :une partie des faits de violence armée sont menées au nom de la"justice" ou de "droits" bafoués, donc justifiés par leursauteurs par des violences antérieures :

- principe des nationalités, droit à un état

- rectification de frontières

- réunification des allemands, même, pour Hitler, et mauvaistraitements infligés à l'honneur national allemand après la première guerremondiale

- violence "révolutionnaire" des marxistes auxterroristes style "bande à Baader" ou "Brigades rouges"

- violence d'Etat, exercée au nom de la défense de l'ordrepublic contre ceux qui la troublent. C'est le cas notamment de la peine de mort: l' exécution des condamnés est justifiée par les actes de violence qu'ilssont supposés avoir commis.

- cas particulier des violences commises sur une communauté,que l'on venge sur une autre : ex. des hindouistes persécutés au Pakistanchaque fois qu'on brûle une mosquée en Inde, et inversement, les majoritairespersécutant les minoritaires dans leurs pays respectifs : c'est le rapport deforce qui distribue les rôles de bourreau ou de victime, comme on a pu le voirégalement au Kosovo. Les événements de Bosnie auraient eu le même type derépercussions croisées au Liban.

 

3 - complexité des interactions entre les différentes formesde violence : il faut considérer que dans certains cas, de simples parolespeuvent être ressentis comme une agression contre les appareils psychiquesindividuels ou collectifs, et à ce titre entraîner une violence physique

- cas de l'agression verbale de la femme : si l'homme neparvient pas à se défendre avec les mêmes armes, il aura tendance à déplacer lalutte sur le terrain de la violence physique où il sera en général le plusfort. Même phénomène aussi dans les rapports de sexe que celui évoqué ci-dessusdans les rapports entre communautés : l'homme humilié par son patron etincapable de riposter sans perdre son emploi, fera éventuellement payer par desscènes ou des coups son humiliation à sa femme, le rapport de forces étantalors en sa faveur.

- même chose pour les contestataires et dissidents de toutbord, de Giordano Bruno et Galilée aux opposants politiques des dictaturescontemporaines : le système social attaqué par la parole ou les écrits sedéfend par la violence physique contre les individus ou les groupes quirisquent de le déstabiliser.

 

4 - La violence peut être cumulative, et, en franchissantdes seuils, changer de nature. L'événement déclencheur n'est pas forcément unchangement, mais peut être un seuil atteint dans un continuum : après avoirdemandé à plusieurs reprises à des jeunes trop bruyants d'arrêter leur vacarme,l'individu dérangé les insultera puis prendra son fusil. De même, il sembleraitque les tueurs en série aient souvent commis leur premier meurtreaccidentellement, puis cherchent à commettre ensuite d'autres meurtres pourretrouver et intensifier les sensations découvertes lors du premier. EnColombie, où la violence est endémique depuis des décennies, les repères morauxsemblent pour le moins perturbés : ce sont, paraît-il, les mères elles-mêmesqui, dans certains villages, élèvent leurs fils dans la perspective de devenirun jour chefs de bande. La violence n'est plus une transgression : elle estdevenue la norme. Plusieurs mouvements patriotiques ou anti-impérialistes àl'origine sont devenus mafieux : c'est le cas de la mafia sicilienne, maiségalement aujourd'hui de la plupart des guérillas sud-américaines.

 

5 - Une approche systémique de la violence mettra l'accentsur le fait que la violence s'inscrit toujours dans un processus d'évolutionindividuel ou collectif, dont elle est la résultante. Elle doit être alorsconsidérée en quelque sorte comme le symptôme d'une maladie, qu'il convient desoigner intégralement.

C'est à dire qu'il conviendra de rompre avec les penséesdichotomiques et simplistes qui ont régi trop longtemps les politiques de ladroite et de la gauche françaises dans ce domaine :

pour les uns, l'homme en général et les coupables enparticulier étant mauvais par nature, l'accent doit être mis surtout sur larépression.

pour les autres, il est intrinsèquement bon, mais pervertipar la société ; il n'est donc pas responsable, il faudra faire surtout de laprévention. A l'opposé de ces approches réductrices, une approche systémique dela violence tendra à la fois à la réprimer à court terme, et à en soigner lescauses individuelles ou sociales, à plus longue échéance ; elle s'efforcera deremonter les chaînes d'interactions, s'attaquant aux injustices subies et auxcauses plus ou moins éloignées de cette violence.

Conclusion

La perspective de nos journées d'études est probablementd'apporter une contribution à la réflexion sur la violence dans notre société,afin de lutter contre elle plus efficacement. Ce souci procède d'une louableinquiétude. Il ne faudrait pas cependant tomber dans l'obsession sécuritaire etdramatiser les choses : dans la société française, en tout cas, la violencen'est pas en augmentation, mais en diminution depuis le 19ème siècle : le tauxd'homicides n'est plus qu'1/3 de ce qu'il était alors. Les chiffres témoignantd'une augmentation récente concernent la délinquance des dernières années, maislà encore, la longue durée montre une importante diminution. La politisation etla médiatisation des actes de violence contribuent à la fois à en exagérer l'importance,et à la diffuser. Habitant en banlieue, j'ai vraiment du mal à reconnaître cequi en est dit habituellement...

Si la violence s'est réduite, la sensibilité à la violencea, au contraire, considérablement augmenté. En réalité, on voudrait l'éliminercomme la maladie ou la mort, comme tous les maux qui affectent l'humanité. Elleest peut-être cependant parfois un précieux symptôme de dysfonctionnement :souhaiterait-on un monde où les opprimés ne se révoltent jamais ?

On peut aussi se demander si c'est vraiment la violence quel'on cherche à éliminer, ou celle qui semble nous menacer... Les protestationscontre la course aux armements, la gabegie gigantesque qu'elle entraîne, et lesconflits armés qu'elle alimente dans le tiers-monde, sont aujourd'hui bientimides. Pourtant, cette violence là est en croissance exponentielle :historiquement, les guerres sont de plus en plus meurtrières, et laconnaissance scientifique a été très largement mise au service de l'augmentationdes capacités de destruction. Et aujourd'hui, c'est la guerre à O morts quel'on vise, mais pour notre camp. Comme si les morts des autres n'avaient, aprèstout, aucune importance dans notre appréciation de la violence...

 

BBibliographie

- Pierre Karli : L'homme agressif, Odile Jacob, 1987

- Yves Michaud : La violence, Que sais-je, PUF, 1999

Source : http://www.afscet.asso.fr/ "